Transition verte
La France lance un appel d'offres pour 10 GW d'éolien en mer : accélération et risques de la stratégie de transition énergétique
Le gouvernement français annonce le lancement d'un appel d'offres pour des projets éoliens offshore de 10 GW, couvrant les technologies fixes et flottantes. Cette initiative vise à atteindre l'objectif de 15 GW d'ici 2035, accélérant la transition énergétique, mais se heurte à des défis politiques et de coûts.
L'expansion massive de l'éolien offshore en France : enjeux et risques d'un pari économique
En juin 2026, le ministère français de l'Énergie a annoncé le lancement de l'appel d'offres tant attendu pour un projet éolien offshore de 10 gigawatts (GW), une étape importante dans la stratégie française en matière d'énergies renouvelables. Ce plan ne concerne pas uniquement le mix électrique, mais reflète également les choix stratégiques et les risques potentiels de l'économie française dans sa transition verte. Alors que certaines régions du monde ralentissent le rythme de l'éolien offshore en raison de la hausse des coûts et des obstacles politiques, pourquoi la France mise-t-elle encore davantage sur cette filière ? Et comment cette initiative remodelera-t-elle la compétitivité économique française et le paysage énergétique européen ?
Contexte : l'ambition de passer de suiveur à leader
À ce jour, la capacité installée de l'éolien offshore en France est inférieure à 2 GW, loin derrière le Royaume-Uni (environ 14 GW) et l'Allemagne (environ 8 GW). Selon la loi de programmation énergétique publiée par la France en 2024, le gouvernement s'est fixé pour objectif d'atteindre 15 GW d'éolien offshore d'ici 2035, et cet appel d'offres de 10 GW est une étape clé pour atteindre cet objectif. L'appel d'offres est divisé en 5 GW d'éolien posé et 5 GW d'éolien flottant. La première technologie, plus mature, présente des coûts plus faibles, tandis que la seconde permet d'exploiter les ressources en eaux profondes, représentant une orientation future. Les entreprises candidates auront quatre mois pour soumettre leurs propositions, et les résultats devraient être annoncés en février 2027.
Il est à noter que le gouvernement français a adopté un mécanisme de contrat d'écart (CfD), offrant une garantie de prix aux opérateurs : lorsque le prix de l'électricité est inférieur au niveau convenu, l'État compense la différence ; lorsqu'il est trop élevé, l'opérateur reverse le surplus. Ce mécanisme vise à réduire le risque d'investissement tout en évitant les profits excessifs, et a déjà été mis en œuvre avec succès dans plusieurs pays européens. En outre, le gouvernement exige que les turbines soient entretenues pendant les périodes de bas prix de l'électricité, afin d'éviter les prix négatifs dus à un excès d'énergies renouvelables, ce qui témoigne d'une réflexion fine sur l'équilibre entre l'offre et la demande sur le marché de l'électricité.
Logique profonde : autonomie énergétique, compétitivité industrielle et jeux politiques
L'accélération de l'éolien offshore par la France n'est pas une décision isolée, mais la résultante de multiples logiques économiques.
Premièrement, l'autonomie énergétique et la pression de la décarbonation. Bien que la part du nucléaire en France atteigne 70 %, les centrales vieillissent et les nouveaux projets prennent du retard (comme le réacteur EPR de Flamanville). L'éolien est considéré comme un complément pour combler le déficit de production nucléaire et atteindre les objectifs de réduction des émissions de carbone d'ici 2030. De plus, la dépendance énergétique révélée par le conflit russo-ukrainien pousse la France à rechercher davantage d'énergies renouvelables locales, réduisant ainsi sa dépendance aux combustibles fossiles importés.
Deuxièmement, l'industrie verte et la création d'emplois. La chaîne de valeur de l'éolien offshore est longue, impliquant la fabrication, l'installation et la maintenance, ce qui peut stimuler la renaissance industrielle des ports français (comme Saint-Nazaire et Brest) et favoriser la montée en compétence des entreprises locales (comme TotalEnergies et EDF). Le gouvernement français tente de faire de l'éolien offshore un nouveau secteur d'exportation, en concurrence avec les rivaux asiatiques et nordiques.Troisièmement, la fenêtre politique et la menace d'extrême droite. Le calendrier de cet appel d'offres est délicat : les résultats seront annoncés en février 2027, alors que l'élection présidentielle française est prévue en avril de la même année. Le Rassemblement National, parti d'extrême droite, s'oppose ouvertement à l'éolien en mer. Si son candidat accède au second tour, voire remporte l'élection, il pourrait annuler ou geler les projets existants. Ainsi, le gouvernement actuel souhaite verrouiller les contrats des projets avant l'élection pour éviter un renversement de politique. Cela fait de la transition énergétique un pari politique : le plan pourrait être compromis en cas de changement de régime.
Impact économique en France : coûts, industrie et consommateurs
Pour l'économie française, l'appel d'offres de 10 GW d'éolien en mer entraînera de multiples répercussions.
Au niveau des entreprises : Les développeurs européens d'éolien en mer (comme Ørsted, RWE, Iberdrola) et les entreprises françaises (EDF, Total) se livreront une concurrence acharnée. Cependant, la hausse des coûts de la chaîne d'approvisionnement mondiale (acier, location de navires d'installation) et les taux d'intérêt élevés ont déjà entraîné des retards de certains projets au Royaume-Uni et aux États-Unis. La France doit équilibrer les bénéfices des opérateurs via le mécanisme de CfD. Si la protection est insuffisante, elle risque de faire face à un manque d'investissements ou à des dépassements de coûts. D'autre part, la commercialisation de la technologie éolienne flottante créera de nouveaux marchés pour les entreprises françaises d'ingénierie marine (comme TechnipFMC), mais un manque de maturité technologique pourrait augmenter les coûts initiaux.
Au niveau industriel : La fabrication locale d'éoliennes fixes (comme l'usine Siemens Gamesa au Havre) en bénéficiera, tandis que l'éolien flottant exigera la modernisation des ports français avec des quais en eau profonde et des capacités d'installation. Le gouvernement impose des règles environnementales plus strictes pour les composants produits en dehors de l'UE, ce qui constitue en réalité une barrière commerciale protégeant la chaîne d'approvisionnement locale, susceptible d'augmenter les coûts mais de soutenir l'emploi local.
Au niveau des consommateurs : Dans le cadre du CfD, les opérateurs signent des contrats à long terme avec le gouvernement, lissant ainsi la volatilité des prix de l'électricité. À court terme, les subventions pour l'éolien en mer pourraient être répercutées sur les consommateurs via des surtaxes sur l'électricité, augmentant la pression sur le coût de l'énergie des ménages ; à long terme, lorsque la part de l'éolien à coût marginal zéro augmentera, le prix de gros de l'électricité pourrait baisser, bénéficiant aux consommateurs. Cependant, la structure « bimodale » de la France, trop dépendante du nucléaire et de l'éolien, pourrait compliquer la gestion du réseau électrique, nécessitant des investissements supplémentaires dans le stockage et les infrastructures de transport.
Impact européen et mondial : renforcer le rôle de la France dans la transition énergétique
Au niveau européen, cette initiative de la France augmentera considérablement la capacité totale installée d'éolien en mer de l'UE (environ 40 GW en 2025), contribuant à l'objectif de l'UE pour 2030 en matière d'énergies renouvelables. La concurrence entre la France, le Royaume-Uni, l'Allemagne, le Danemark, etc., s'intensifiera, mais créera également des synergies technologiques : les avancées dans l'éolien flottant favoriseront le développement des eaux plus profondes de la mer du Nord et de l'Atlantique, modifiant potentiellement la géographie de l'éolien en mer en Europe.
Cependant, le gouvernement français insiste sur des règles environnementales strictes pour les composants non fabriqués dans l'UE, ce qui constitue en réalité une « barrière verte » qui pourrait provoquer des frictions commerciales avec les fabricants d'équipements asiatiques (comme Goldwind et Envision Energy en Chine). La chaîne d'approvisionnement de l'éolien en mer entre la Chine et l'Europe est déjà fortement interconnectée. Si la France impose des restrictions excessives sur l'approvisionnement extérieur, cela pourrait augmenter les coûts et retarder l'avancement des projets.En matière d'impact mondial, les appels d'offres de l'éolien flottant à grande échelle en France fourniront un « champ de validation » pour cette technologie. En cas de succès, elle pourra être exportée vers des marchés en eaux profondes comme le Japon et la côte ouest des États-Unis, renforçant ainsi la position de leader technologique de la France dans le domaine des énergies marines renouvelables. En revanche, si les coûts échappent à tout contrôle ou si un revirement politique survient, la France pourrait répéter le scénario de l'abandon du nucléaire et devenir un cas d'école alarmant pour la transition énergétique.
Tendances à long terme : variables clés pour les 3 à 10 prochaines années
En regardant vers l'avenir, la trajectoire de développement de l'éolien offshore français dépend de trois facteurs clés :
1. Rythme de baisse des coûts. Actuellement, le coût actualisé de l'électricité (LCOE) de l'éolien flottant est d'environ 180 euros par MWh, soit le double de celui de l'éolien posé. Si les itérations technologiques et les effets d'échelle ne parviennent pas à le faire passer sous la barre des 100 euros d'ici 2030, le modèle d'expansion fondé sur les subventions ne sera pas viable. 2. Stabilité politique. Le résultat de l'élection présidentielle de 2027 déterminera la cohérence des politiques en matière d'énergies renouvelables. Si l'extrême droite arrive au pouvoir, elle pourrait non seulement geler les nouveaux projets, mais aussi démanteler les éoliennes existantes, ce qui minerait la confiance des investisseurs. 3. Acompte réseau et stockage. La production nucléaire française est relativement stable, mais l'intermittence de l'éolien nécessite un stockage à grande échelle et des échanges d'électricité transfrontaliers. Les capacités d'interconnexion avec l'Espagne et le Royaume-Uni doivent être étendues, faute de quoi le risque de délestage éolien est élevé.
Si ces conditions sont réunies, la France pourrait atteindre son objectif de 15 GW d'ici 2035, faisant passer la part de l'éolien offshore dans la production d'électricité de moins de 1 % aujourd'hui à environ 10 %, devenant ainsi la deuxième source d'électricité après le nucléaire. Cette transition stimulera la croissance des emplois verts en France (estimée à 20 000-50 000 postes) et réduira l'intensité carbone du système électrique. En revanche, tout blocage ferait perdre à la France sa place dans la compétition pour le « Pacte vert » de l'UE et affaiblirait sa capacité à attirer les investissements dans les énergies propres.
Conclusion
L'appel d'offres français pour 10 GW d'éolien offshore n'est pas seulement un projet énergétique, mais aussi le reflet d'une stratégie économique nationale : introduire l'éolien à grande échelle dans un système dominé par le nucléaire, à la fois pour des objectifs climatiques, pour l'autonomie industrielle et pour le jeu politique. Cependant, les difficultés de coûts et les risques politiques sont indissociables. Au cours des trois prochaines années, la France devra prouver qu'elle est capable de maîtriser cette nouvelle technologie qu'est l'éolien flottant et de résister aux vents politiques contraires. En cas de succès, la France deviendra une référence pour la transition énergétique européenne ; en cas d'échec, ce pourrait être un pari technologique coûteux de plus.
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